Sang-coeur

à ma soeur

Clotilde brode à la fenêtre. Les cheveux plats et pâles, les paupières baissées et cernées, les mains maigres et rongées. Elle a dix-sept ans, non, non pense-t-elle, bientôt quatre-vingts. Le soleil éclaire son ouvrage et traverse son visage, ses joues auréolées de rose, ses yeux striés de vert et bleu. Derrière sa silhouette encadrée de rideaux de brocart retenus par une cordelette d’or tressée, le salon dissimule dans l’ombre un canapé et deux fauteuils élégants et incommodes, le portrait d’un cercle littéraire entourant un poète au teint laiteux et yeux de nuit sans lune et un clavecin dont personne ne joue plus, si ce n’est elle, trois notes en passant, désaccordées, désassorties, qui lui rappellent d’écouter le silence. Le roulement de la benne que tire un éboueur, l’égouttement d’un linge sur le pavé, le pépiement des pinsons dans la cour, trois paroles étrangères et chacune ouvre une porte en elle, un éclat de voix « c’est moi », le fracas d’un plat contre un autre, le tapis qui respire et les lampes qui observent. Le battement de son sang, la stridence de ses nerfs. Un poumon se froisse, une articulation craque. La douleur susurre, injecte, martèle mal, mal, mal. Mon Dieu, comme elle a mal.

Le docteur en l’examinant se croit vétérinaire. Il se rappelle les poussins de son enfance, qu’il dérobait à la poule pour être lui leur mère. Leur sang frémissait contre sa paume comme s’il tenait un cœur à plumes. Il dit : petite, ne marche pas, petite, ne sors pas, petite, mange des protéines, prends des vitamines, petite, ne ris pas trop, attention aux côtes, petite, tourne tes jambes, à droite, à gauche, bien, reste allongée petite, dors, dors.

Elle rêve d’être une jeune fille flamboyante et farouche avec une robe qui tourne écartant ses pétales et une chevelure qui s’éparpille, une petite fille neuve et aventureuse se faisant une cape du châle de maman, courant à toute blinde dans l’appartement et s’écrasant contre un mur au lieu de s’envoler, une femme complète, avec la netteté d’un corps clos, seins lourds, hanches larges, sang riche de tous les possibles – elle ne s’interdit rien et pour cela on lui interdira tout. Clotilde n’a été ni ne sera rien de cela.

Elle cesse de rêver et pense à l’insouciance, sujet à ses yeux sérieux et impénétrable. Il y a des gens qui ignorent la mort. Ces gens rient sans se fêler et mangent sans nausée, respirent sans s’étouffer et marchent sans s’écrouler. Leur vie est entière, aucune mort ne l’entame – sauf celle des autres, évidemment, regrettable, terrible même, mais la leur, ils ne la considèrent pas, pourquoi s’y attarder, ils seront déjà morts à l’heure de leur mort. Ces gens marchent dans la rue et leur ombre les suit. Elle les voit depuis sa fenêtre. L’âme s’attache au corps par un fil si ténu. Même elle pourrait le couper, laisser tomber un pot d’en haut, comme ça. Même elle, la plus faible, l’éternelle agonisante a le pouvoir de tuer. Pourquoi penser ça ? Où suis-je arrivée avec cette pensée ? À rien. Bien.

Six heures sonnent. Temps des pilules blanches. Deux jeux avec les pilules, les prendre ou ne pas les prendre. Supporter la souffrance jusqu’à en être déformée, les jambes se tordent, les mains cognent, la nuque craque et le cerveau fuit par l’oreille. Ou s’anesthésier, revenir à la matière première, la terre ferme, la mer égale, le silence insipide d’une plante et le mutisme buté d’un caillou, la rotondité de l’œuf et la platitude du soleil, le ciel vide où résonne le moniteur par la fenêtre ouverte de l’hôpital, tit tit tit tiiiiit, et puis plus rien.

Ses parents ont fermé la porte de l’hôpital en disant à demain et sont revenus une semaine plus tard, puis l’intervalle s’est élargi à deux, trois semaines et enfin un mois. Elle ne leur en a pas voulu. Ils se détachaient de leur fille afin de moins souffrir. On leur avait dit qu’elle allait mourir d’un moment à l’autre. Ils prenaient leur pilule blanche sous forme d’absence. Mais, miraculeusement, l’enfant a grandi et maintenant ils ne savent plus quoi en faire, où la mettre, comment lui parler ou l’écouter. Il faut dire que Clotilde a un trou à la place du cœur, où tout échoue, chute sans bruit et rien ne surgit.

Ils lui ont donné leur vieil appartement labyrinthique et sont partis dans un autre, simple et pimpant, avec leurs quatre enfants suivants, simples et pimpants. Clotilde ne leur en garde aucune rancune. Elle ne les aime pas plus qu’elle n’est aimée d’eux.

Par contre sa sœur lui manque, née une minute après elle et morte au même instant. En pensant Clotilde s’adresse à elle. Elle lui a laissé la fin de son prénom et a gardé le début. Elle, c’est Clo et l’autre Tilde. Si elles étaient deux à la fenêtre, le monde doublerait de grandeur, la lumière de splendeur, la vie d’intensité. Il y aurait quatre mains pour broder, pianoter, s’entrelacer, quatre pieds pour soutenir, poursuivre, rattraper, quatre yeux pour comprendre, remarquer, rêvasser, deux voix pour chantonner, disputer, dévoiler, deux cœurs pour lutter et s’abandonner.

Elle se penche au bord du vide qui est sa petite sœur, écoute le silence qui est sa petite sœur, sent le vertige qui est sa petite sœur. Et si elle tombait la retrouver ? Dix-sept ans, c’est assez. Aussi basse qu’elle soit, cette fenêtre suffira. Clo est si fragile. En un instant elle rejoindra Tilde.

Elle se redresse. Non, elle n’aura pas vécu seulement pour mourir. Ne vit-on pas seulement pour ça, Clo ? Ne vit-on pas seulement pour mourir ? Tu as été plus vraie, Tilde, tu es passée de la vie à la mort sans un détour.

Clotilde touche les bords déchiquetés à la place de son cœur et n’ose aventurer sa main à l’intérieur. Ses doigts glissent autour de son sein, vers sa gorge, le long de sa clavicule, sur son épaule. Sa peau est d’une douceur peu commune, une de ces choses qui n’existent que si on les touche et disparaissent dès qu’on les saisit. Ce velouté vient de sa vie recluse et enclose. Sa peau n’a subi aucune des violences ordinaires – intempéries, salissures, lassitudes, inquiétudes – non, rien de tout cela, rien que cette douleur sourde venant de l’intérieur, frappant, frappant, mais à l’extérieur nul n’y paraît, la peau a seulement pâli sur ses bords, rougi en son centre, restant intacte. Clotilde, penchée sur son ouvrage, semble humble, la vierge d’un retable, occupée de fil et d’aiguille, attendant son message, s’effaçant entre un rayon et son reflet éclatant contre la vitre. D’en bas, personne ne la voit. Un garçonnet de l’immeuble d’en face l’aperçoit et pense, déguisé en brigand, tiens, un ange passe. Mais le trou qui lui tient lieu de cœur s’écarte et l’écartèle. Il lui manque tant et tant et lui demanderait-on quoi, elle dirait il me manque le manque, il me manque ce qui serait égal au manque et pourrait le combler et ne peut qu’être que le manque lui-même.

Elle ne se sait pas jolie et voudrait l’être pour plaire au docteur. Ce n’est pas qu’il soit joli, lui, mais il lui prodigue ce qui est le plus proche d’une caresse, le plus proche d’un baiser, de l’attention, de la pitié. Et puis elle le déteste. Car elle ne supporte pas d’être traitée en inférieure. N’a-t-elle pas sur lui le privilège de la jeunesse ? Même blessée, même outragée par ses membres mourants.

Elle sait déjà qu’il la décevra, elles en ont parlé avec Tilde. Elle ne place aucun espoir en l’homme et n’attend de lui que l’oubli de son cœur absent. Je suis incapable d’aimer, pense-t-elle soudain et, levant les yeux du dessin minutieux, elle croise le regard aveuglant du soleil qui depuis midi, l’épie. Tu n’es pas incapable d’aimer, répond Tilde, le problème est ailleurs, tu ne connais personne qui mérite d’être aimé. Ne mérite-t-on pas tous d’être aimé ? Non, ce serait trop facile. Est-ce mal la facilité ? … Dis, Tilde, et moi je mérite d’être aimée ? Je ne sais pas. L’aiguille fait saigner son doigt distrait. Il goutte sur la broderie abandonnée sur ses genoux. Elle représente un cœur étonnement complexe et chargé, avec des galeries, des échelles et des souterrains, des étagères de trésors, reliques et recueils, des baies où passent contre le ciel des oiseaux gigantesques. Elle s’en fera un oreiller et rêvera de l’écouter battre.

A-t-elle pris les pilules ? Elle ne sait plus et ne peut distinguer si elle a encore ou non ses sensations. Le soleil disparaît derrière la place. Adieu douceur, chuchote-t-elle. Elle se lève, dépose son ouvrage sur le guéridon et s’apprête à fermer la croisée. Mais elle s’attarde, les montants entre les mains, encadrée par leur bleu radieux, reflet du ciel de mai. Une tristesse arrive, une clarté à ras de terre qui illumine le monde et le pulvérise sous sa poussée. Une à une, les villes s’effondrent lentement. La sienne se défait la dernière, les débris projetés dans les airs y restent suspendus, comme pris d’apesanteur. Clotilde regarde l’immensité misérable, puis ferme la fenêtre.

Survivre à la douleur, oui ; mais à la tristesse ? C’est plus traître.

Le trou s’étend avec la nuit. Y tombe tout ce qu’elle touche. Même le lit où elle s’allonge et l’air qu’elle respire. Rien ne lui résiste. Si ce n’est elle-même, son corps contracté par l’effort. Tilde s’y est jetée et attire Clo. Non, non, moi non, pas encore. Elle erre dans l’appartement, frappe les murs, hurle sa voix. Mais ses mains agrippées cèdent peu à peu. Ses pieds pendent déjà dans l’abîme. Elle lâche prise. Quel soulagement, quel effrayant soulagement. Peut-être cette fois ce sera sans retour. Elle ne sait jamais. Mais c’est en tombant sans espoir de retour qu’elle va le plus loin, le plus bas et touche la racine ardente de ce qui fut son cœur.

Le soleil apparaît au coin de la rue. Il cherche des yeux la jeune fille à la broderie rouge, sa favorite, et la trouve allongée dans le salon sombre, évanouie. Il caresse ses souliers déchaussés, ses pieds nus, ses chevilles découvertes, ses jupons froissés, son corsage dénoué, sa gorge et son visage aussi blancs que les edelweiss lointains sur la montagne qu’il caresse au même moment. Clotilde s’anime et sourit avant même d’ouvrir les yeux. Elle s’assied et porte la main à son cœur. Le trou a repris des dimensions raisonnables, bien que palpitantes de douleur. Encore un retour, encore un jour. Elle court ouvrir la fenêtre au soleil et lance, essoufflée, éblouie : Bonjour douceur.

 

Histoire tirée du recueil Je serai ta cage et ta forêt

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Monochrome rouge sans titre, Yves Klein, 1959

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