La dormeuse

à Edgardo

Voilà quinze heures qu’elle dort. Ismaël a calculé toute la journée vents et marées, prévoyant une expédition vers la blancheur intacte de l’extrême sud. Il voudrait qu’elle vienne derrière lui, lui serre les épaules et détende le cou, lui ébouriffe les cheveux et embrasse les yeux. Mais elle ne viendra pas. Il s’est habitué à ses éclipses. Son absence au début l’éblouissait, un astre incisé dans l’iris. À présent elle l’éteint, l’astre s’est creusé trou noir. Lune s’éveille. Le moniteur connecté à sa chambre émet des bruissements de pétales qui se déploient. Il se lève pour aller lui préparer son petit déjeuner.

Elle repose sous une couverture bombée, entre les murs jaune jonquille de leur chambre donnant sur la mer, une mer où elle ne trempe plus jamais le pied et dont elle sent seulement le sel sur ses lèvres, l’âpreté dans son souffle, le battement dans ses reins lorsqu’Ismaël ouvre la fenêtre pour aérer la pièce. Pour elle la mer est devenue un ciel – une vision immatérielle, miraculeuse.

Lune sourit à Ismaël et tout de suite il oublie sa peine. Paupières gonflées, joues plissées, cheveux duveteux et ébouriffés. Si elle ne se dépense pas trop, elle pourra rester éveillée une ou deux heures et il lui parlera. Deux heures entre eux valent une éternité. Le passé et l’avenir n’existent plus. Le présent suffit. Il est tout. Il a cette plénitude qui est un vide.

Elle lui pose quelques questions avec ce qui semble de l’indifférence mais n’est que sa grande difficulté à l’atteindre. Pour elle, la dormeuse, la vie est le rêve et le rêve la vie. Éveillée, elle a l’impression d’être déréalisée.

Il lui parle de ses projets et de ses difficultés, lui demande si l’ennui ne vient qu’aux ennuyeux, de quelle couleur elle voit la mer, si mentir l’amuse. Elle lui répond par aphorismes et métaphores, la parole raccourcie en images. Cette manière lui est venue à force de dormir. Comme si le sommeil court-circuitait le cerveau, et la pensée va plus vite, par associations et condensations.

Lune aime Ismaël comme rarement on aime. Elle pense qu’il est le soleil roulé sous la mer, illuminant les merveilles multicolores des profondeurs. Elle ne le lui dit pas parce qu’elle pense qu’il sait, mais il ne sait pas.

Entre eux, sur une petite table portative, est servi un petit déjeuner de croissants, chouquettes et brioches, accompagné de thé à l’orange et au bleuet. Depuis que Lune passe sa vie à dormir, ils ne se nourrissent que de petits déjeuners. Parfois Ismaël prend un en-cas en attendant son réveil – des noix de cajou, des cacahuètes ou des pistaches qu’il grignote en résolvant ses équations ou observant ses étoiles. Il cherche à varier les petits déjeuners afin qu’elle ne manque d’aucun nutriment – céréales, pain, biscuits à base d’avoine ou de blé, d’amandes ou de châtaignes, œufs ou fromages, yaourts ou lait, légumes ou fruits. Autrefois ils partageaient leur vie, maintenant ce seul repas, le plus délicat, à l’humeur changeante et parfois enchantée.

Sortie du lit, Lune frissonne et éternue, s’enveloppe de châles, enfile chaussettes et chaussons, ses mains et ses pieds restant immanquablement glacés. Telle est sa maladie. La mort lui vient sous la forme d’une irrésistible fatigue qui un jour pèsera assez pour l’emporter de l’autre côté, pour creuser son lit jusque sous terre. Depuis qu’il l’a appris, Ismaël ne dort plus. Il veille sur elle et lorsque, épuisé, il s’assoupit un instant, il rêve un rêve terrifiant.

C’est une reine qui craint qu’on la découronne. Elle invite tous ses sujets au palais et les accueille dans la salle du trône. Là elle leur demande de s’agenouiller l’un après l’autre devant elle, les mains en prière, et ordonne à son bourreau de trancher, au poignet. Ainsi personne ne pourra lui prendre sa couronne. Le sang coule, coule sur les dalles. Il vient entourer les chevilles d’une jeune fille. Les plis de sa robe se mêlent aux flots rouges. Elle les soulève et regarde ses pieds immergés, chaussés de hautes sandales de bois blanc. L’huissier l’appelle et elle se présente à la reine. Ses genoux ploient et plongent dans le sang. La tête inclinée, les mains en prière, elle attend. Le bourreau abaisse brusquement sa hache, frappe les poignets, mais ceux-ci résistent. Ils sont aussi minces qu’infrangibles. La reine demande au bourreau de répéter et répéter son geste. Les poignets continuent de résister, accusant chaque coup d’un tremblement. Ismaël voudrait qu’ils se brisent pour que le rêve finisse et qu’il puisse vraiment dormir, et voudrait tout autant qu’ils résistent, résistent encore et toujours, et se promet de rester encore et toujours à les regarder pour qu’ils résistent.

Il a bandé les poignets de Lune pour prévenir les coups du rêve. Elle ne comprend pas pourquoi mais lui en sait gré. Elle a là d’anciennes cicatrices, du temps de son adolescence, de la mélancolie, du désir d’en finir avec la vie. Lorsque le médecin vient, il enlève ces pansements pour lui injecter des médicaments par intraveineuse. Ismaël les remet ensuite patiemment.

Ismaël pense que la mort réduit au néant, qu’il n’y a rien après que le rien. Même pas le vide ou le froid ou l’angoisse du rien, juste le rien. Il a le courage de vivre sans au-delà. Lune, elle, croit. Elle sent et sait qu’elle fut et qu’elle sera, et raconte avec ferveur à Ismaël leur passé de pingouins, de paons et d’hippocampes, et qui sait, Ismaël, la prochaine fois peut-être serons-nous des renards ? Des renards ? Oui ! Des renards bruns à l’œil d’ambre, des renards du bout du monde. Lorsqu’il l’écoute, il croirait presque que l’âme existe.

De toute façon, Ismaël n’a pas l’intention d’attendre que Lune renaisse sous forme de poisson bleu. Il veut qu’elle renaisse ici et maintenant, dans ce corps qu’il aime tant, dans ce corps qui a modelé son âme et dans un autre corps ce ne sera pas la même âme – non pas exactement, or l’exactitude ici est cruciale, si une chose n’est pas exactement la même chose alors elle n’est pas du tout la même chose.

Pour lui redonner vie, il est allé chercher tous les ingrédients de l’amour. Lune un jour passé, un jour de joie et de santé, en avait fait la liste et l’avait malicieusement glissée dans la poche de sa veste. Une cuillère de miel de ciel, 100g de farine de peine, levure d’enfance, sirop de tendresse, extrait de solitude, poudre d’espérance, trois pincées d’étrangeté, gouttes d’émerveillement, confiance montée en neige, rancœur fondue au bain-marie, sachet de baisers, sel de pleurs, etc. Il lui a apporté chaque ingrédient sous la forme et au dosage recommandés, avec pour seul résultat le sourire toujours plus grand de Lune, résultat il est vrai inappréciable.

Il tente de la raviver par les sens, l’embrassant, la caressant, et elle répond avec tendresse, soupirs et gémissements, puis sombre à nouveau et s’éveille avec des battements de cils étonnés, lui racontant j’ai rêvé qu’on faisait l’amour et il n’ose lui dire qu’elle ne l’a pas rêvé.

Il a essayé de la blesser – plus de douceur et de moiteur, la voici exposée à la vie, il faudra bien qu’elle se réveille. Il a annoncé : je pars, je ne vais pas passer ma vie à te regarder dormir. Elle a tenté de le suivre, de le retenir. Dehors la lumière et l’air l’écorchaient. Elle s’en est retournée épuisée, s’est allongée et endormie en pleurant, tant et tant que ses larmes se cristallisèrent autour de ses paupières et elle ne put les ouvrir à son réveil. Ismaël était revenu et il les décolla avec une serviette baignée d’eau tiède.

Et puis, il y a deux mois un ami psy lui a parlé de la plume du joséphin, un oiseau azuré des glaciers. Il faut toucher la poitrine avec son extrémité acérée pour ôter du cœur ce qui l’élance, ce reste d’enfance d’où pointe la mort et la glisser ensuite soyeuse derrière l’oreille, pour priver les pensées de leur excessive gravité, leur redonner équilibre et essor.

Ismaël est parti chercher la plume. Il a traversé un océan et gravi un volcan. Il a trouvé l’oiseau et discuté longuement, mais le joséphin refusait obstinément de céder une de ses plumes. Ismaël alla voir l’edgardon, un léopard des lacs, fidèle compagnon du joséphin, et lui demanda d’intervenir. L’animal exigea une bonne raison pour sauver Lune et la préférer ainsi aux autres humains. L’amant admit qu’elle ne méritait pas de traitement particulier, qu’elle n’avait pas plus de valeur à vivre qu’un caillou, une fleur ou une étoile, mais, ajouta-t-il, elle a la beauté du caillou, la bizarrerie de la fleur et la bonté de l’étoile. L’edgardon trouva le jeune homme fort sage et convint de la guérison de sa bien-aimée.

Ismaël, revenu la veille, a gardé la plume dans sa poche et craint de s’en servir, de perdre peut-être son dernier espoir de guérir Lune. Aujourd’hui cependant il se sent plus téméraire qu’hier. Le soleil joue sur le visage de Lune. Il l’amène dehors, sur la terrasse face à la mer, et la fait danser, lasse, maladroite et distraite. Il l’arrête et l’écarte pour accomplir les deux gestes – tige contre le cœur, rémige derrière l’oreille – puis la reprend dans ses bras et tourne très lentement. Elle ne s’étonne pas de son comportement. Sa vie rêvée l’a rendue coutumière des extravagances et des invraisemblances. Peu à peu il sent ses mains se réchauffer et croit halluciner. Des mois qu’elles gisaient entre les siennes. Il s’éloigne d’un pas. Les paupières de Lune ne sont plus baissées, ni gonflées. Ses yeux grand ouverts brillent. Son regard n’est voilé par aucun rêve. Lune le voit vraiment, elle ne dort plus.

Histoire tirée du recueil Je serai ta cage et ta forêt

Artistic concept of two black holes

Vue d’artiste de trous noirs juste avant leur coalescence ou collision (© C&M. Werner/Visual Unlimited, INC/SPL/COSMOS)

2 réflexions sur “La dormeuse

  1. Pingback: Sur “Je serai ta cage et ta forêt” – In the Writing Garden

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